ENTRETIEN. Romain Attanasio : « J’ai trouvé sur ce Vendée Globe la réponse au pourquoi on fait ça ? »

2 mars 2021 à 9:15 par Thomas

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Romain Attanasio voile Vendée
Romain Attanasio n’a pas toujours eu le sourire sur les trois mois de son Vendée Globe, mais il a déjà pris date pour dans quatre ans, à la prochaine édition.

Il a bouclé son tour du monde à la voile, en solitaire, en 90 jours, 2 heures, 46 minutes et 2 secondes, très précisément. C’est mieux, pour Romain Attanasio et son bateau Pure – Best Western Hôtels and Resorts, qu’il y a quatre ans, à l’occasion de son premier Vendée Globe. Plusieurs jours après son retour sur terre, le skipper de 43 ans savoure, son périple accompli et se projette déjà vers le prochain. Avec l’envie de progresser, en temps, et de jouer la bagarre devant, avec les bateaux de la nouvelle génération. Enthousiaste, disponible et passionnant, Romain Attanasio nous raconte son Vendée des Globe 2020 ; ses bons moments et son lot de galères.

Commençons par la fin : un Vendée Globe 2020 bouclé en 90 jours, sur une 14e place. Quel bilan dressez-vous ?

Romain Attanasio : Je ne progresse que d’une place, mais je gagne 20 jours sur le précédent Vendée Globe. J’aurais aimé être un peu plus dans la bataille de devant, mais quand j’ai cassé mon chariot de grand voile, j’ai perdu le contact avec le groupe. Ça c’est scindé en trois, moi j’étais dans le groupe du milieu avec Clarisse (Cremer), mais elle, elle a un avion de chasse (Banque Populaire X).

Vous parliez de 80% de galère et 20% de plaisir. C’était ça votre ratio sur la course ?

Romain Attanasio : Je disais 90/10, mais ça devait être avant la remontée de l’Atlantique (rire). C’est hyper dur, t’as des galères en permanence, il faut toujours gérer un truc et quand tu passes celui-là, tu te demandes quel sera le prochain. Quand ce ne sont que de petits trucs, ça va, mais quand c’est plus chiant, tu te dis : « Ça y est c’est mort, je n’y arriverai jamais ». Mais, étonnamment, tu trouves à chaque fois, les ressources pour réparer. Et puis la vie est dure à bord, il fait froid, on est sale, on dort mal, ça gratte… On mange mal, on n’en peut plus de bouffer de la pâtée pour chien… Par contre quand je parle des 10 ou 20% de moments incroyables, ils sont dingues aussi. C’est des extrêmes le Vendée, quand ça va mal, ça va très mal et quand ça va bien, ça va très bien.

Pour citer Jean-Claude Vandame, sur le Vendée tu es « aware » (…) Tu mets tout en route »

On a vu des skippers se blesser, être malmenés par les éléments. Vous mêmes vous êtes fracturé une cote, et l’un d’entre vous a manqué de se noyer. Pourquoi faire ça ?

Romain Attanasio : C’est la grande question. Effectivement, on se demande pourquoi. Je pense que j’ai trouvé la réponse sur ce Vendée là : parce qu’on se sent vivant. T’es tellement à fond. Tu ne peux pas rester concentré indéfiniment sur trois mois, mais pour citer Jean-Claude Vandame, sur le Vendée tu es « aware ». Comme quand tu montes dans ta voiture et que tu allumes les antibrouillard, les clignotants, les phares, la climatisation, les feux arrière… Tu mets tout en route. Nous sommes comme cela pendant trois mois. Et même si c’est dur, quand on rentre, ça nous manque un peu.

L’accident de Kevin Escoffier, comment l’avez-vous vécu ?

Romain Attanasio : Nous n’avions pas toutes les infos, nous avions un Whatsapp commun aux skippers et quelqu’un nous a écrit : « Kevin a déclenché la balise ». On s’est dit : « Bon il doit être en galère ». Mais c’est tout. Ce n’est que le lendemain que Damien (Seguin) nous envoie un message : « Kevin est sur le radeau ». Là oui, on a compris qu’il se passait quelque chose. Mais je n’ai pas été inquiet, je connais Kevin et je savais que Jean n’était pas loin.

Et vous, vous êtes fait peur ? A 30 m de hauteur perché sur le mat ? (voir ci-dessus)

Romain Attanasio : Ah oui, c’était flippant. Je me suis entraîné au port, c’était haut, mais ça allait, je suis déjà monté en mer en double, avec un copain pour te hisser. C’était un peu tendu, mais là c’était carrément autre chose. Je n’avais pas essayé ce système là en mer et j’aurai peut-être dû (il coupe). Remarque que peut-être je n’y serai pas remonté. (A propos des images) J’ai essayé de communiquer sur ce Vendée, de faire un truc un peu agréable, mais aussi de raconter les moments difficiles, comme ce moment là, sur mon mat. Ou quand je suis en Afrique du Sud et que j’ai peur de taper un truc, parce que trois bateaux viennent de s’exploser (Escoffier, Amedeo et Thomson).

Votre Noël, partagé à distance avec votre fils et votre épouse, Samantha Davies (elle aussi en course sur ce Vendée Globe, à bord d’Initiatives Coeur), a fait le tour des réseaux sociaux. Avez-vous conscience d’avoir passé un Noël plus rafraichissant que beaucoup de Français confinés et sous restrictions sanitaires ?

Romain Attanasio : J’ai l’impression que nous étions encore plus connectés que d’habitude, avec le traditionnel repas de famille. Ça avait été très dur, il y a quatre ans à Noël, mais cette année je m’y étais préparé. Après c’est toute la philosophie de ce Vendée, il y a eu au mois de mars/avril, certains skippers, équipes techniques, ou sponsors qui voulaient reporter la course. J’ai fait partie d’un groupe qui a fait du lobbing pour que ça parte. Et je trouve que c’était bien, on a senti un peu les gens coincés chez eux, ça leur donnait une bouffée d’oxygène.

Qu’est qui vous a manqué pendant ces trois mois ?

Romain Attanasio : Un steak frite, une douche, un lit sec (rire). Il y a pas longtemps je disais ça à quelqu’un qui m’a répondu : « Ah bon c’est pas ton fils ? ». Si, évidemment, la famille manque. Les moments de la vie à terre. Et puis le confort. Plein de fois je me suis dit : « Ça ne pourrait pas être un peu plus facile ? Même pas grand-chose ». C’est dur, on ne se lave pas, on a un espèce de pouf avec un duvet, on se réveille toutes les heures, tout est humide, il fait froid, tout ce qui fait le confort de la vie, on ne l’a pas.

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Quelles chanson vous ont accompagné à bord ?

Romain Attanasio : J’écoute plein de choses, mais beaucoup de chansons françaises ; du Sardou, du Cabrel, du Johny, Du Goldman… Quand j’ai fait la Transat (Jacques Vabre), avec Aurélien Ducroz, il me disait : « Tu sais, il ne faut surtout pas que ce soit public, je suis freerider, si un jour on apprend que j’écoute Sardou ou Cabrel, ma carrière est finie » (rire).

« Je pensais que ce serait trop addictif, finalement j’ai cédé et j’ai regardé les sept saisons de Game of Thrones »

Y’a-t-il des moments où l’on s’ennuie ?

Romain Attanasio : Il y a effectivement des moments un peu long. Je ne voulais pas le faire, je pensais que ce serait trop addictif, finalement j’ai cédé et j’ai regardé les sept saisons de Game of Thrones. Je faisais partie des 1% de la population qui ne l’avait pas vu. J’ai regardé quelques séries comme 10% et puis 2-3 films. Les séries c’est pas mal, t’es pas trop décalqué. Il y a des jours où ça n’est pas possible de suivre une série et d’autres où je la lançais, mais je devais m’interrompre toutes les cinq minutes.

Le Vendée Globe, c’est d’abord une aventure sportive, mais aussi des sponsors à satisfaire. Les vôtre l’ont-ils été ?

Romain Attanasio : Oui carrément, ils sont super contents. On est en train de faire la valorisation, on est à plus de 10 millions, sur un budget de un million par an. On a fait neuf fois le 20h de TF1, on a eu quatre pages dans Paris Match, on a même eu le New York Time. On a des retombées tops. Même chez Best Western, un groupe qui est bouffé par la crise, ils sont à fond malgré tout. Justement j’essaie de les refaire signer pour quatre ans. On a deux prospects en cours qui sont intéressés par le club entreprise. Pour la première fois de ma vie, des partenaires me sollicitent.

« On a fait neuf fois le 20h de TF1, on a eu quatre pages dans Paris Match, on a même eu le New York Time »

Avez-vous gagné des followers pendant ces 90 jours en mer ?

Romain Attanasio : Plein. Sur Twitter comme Instagram, ça a beaucoup augmenté ; par centaines tous les jours.

Par rapport au premier Vendée Globe ?

Romain Attanasio : C’était déjà ça, j’étais passé de 0 à 5000 followers au premier et là, de 5000 à 15 000. C’est vrai que le Vendée est un énorme tremplin. Surtout cette année où nous pouvions communiquer davantage sur les réseaux, qu’il y a quatre ans. En 2016, pour la communication j’avais acheté 3 gigas d’abonnement, pour 11 000 euros. Cette année pour le même prix, j’avais 65 gigas. J’en ai consommé 35.

Les réseaux ont largement contribué à la réussite globale de la course cette année…

Romain Attanasio : J’ai même entendu quelqu’un me dire : « Vous étiez sur Whatsapp avec les copains, ce n’est plus vraiment du solitaire ». Je lui ai répondu qu’il était bien gentil, mais quand j’envoie le grand gennaker, je suis tout seul, personne n’est là pour m’aider.

Certains vous reprochent l’usage de la technologie ?

Romain Attanasio : S’il est vrai qu’aujourd’hui nous sommes plus connectés, nous avons toujours eu le droit de demander un conseil technique à terre ; pas, en revanche, de parler de stratégie et de météo. Ni d’envoyer les datas du bateau en temps réel et d’avoir une équipe à terre. Nous avons passé du temps à rédiger les règles, pour pas que ce soit vague. Quand on parle avec les potes, on discute de tout sauf de météo et de stratégie.

C’est vous, les kippers, qui faites les règlements ?

Romain Attanasio : Oui c’est nous qui décidons de ces règles là. Mais franchement, j’imagine pas qu’il y ait de la triche. Pour router un mec à terre, c’est un vrai job. Et les quelques qui existent, on les connait tous. A bord du bateau, on bosse la carte des heures et des heures par jour, avant qu’il y ait un mec à terre qui ait mieux bossé, il faut vraiment qu’il le fasse à temps plein.

« Là, je sors de la banque pour voir comment financer mon prochain bateau. Je bats le fer tant qu’il est chaud »

Maintenant que c’est terminé, quels sont vos projets ?

Romain Attanasio : La Jacques Vabre en fin d’année. On repart sur quatre ans, les partenaires sont engagés sur cette année, ils réfléchissent pour la suite. C’est en bonne voie, mais comme ce sont des petites entreprises, donc elles sont un peu au taquet de tout. Si des entreprises veulent rejoindre le projet, on est preneur. Justement, là, je sors de la banque pour voir comment financer mon prochain bateau. Je bats le fer tant qu’il est chaud. Mais ça n’est pas facile, j’ai un peu quand même la tête ailleurs, comme il y a quatre ans. Je bosse, beaucoup, mais j’ai quelques absences.

Il faut du temps pour que ça retombe ?

Romain Attanasio : Deux mois. Déjà j’arrive toujours pas à dormir une nuit complète, je me réveille deux, trois fois dans la nuit. Et quand je me réveille je suis claqué. C’est chiant. Je me rappelle qu’il y a quatre ans, c’était la remise des pris, en mai, qui avait servi de marqueur final.




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